41ui9HkRMlLRetrouver les mots de Gaudé, c‘est comme se réfugier dans un lieu que l’on connait bien, qui nous rassure, qui nous conforte. C’est bon. Alors, je le suis où il veut. Et là, il m’emmène en Haïti.

Lucine a quitté Port-au-Prince il y a cinq ans pour s’occuper de sa jeune sœur qui aime tant les hommes qu’elle s’en retrouve engrossée. Vilain mot pour une vilaine situation. Lucine abandonne alors ses rêves, ses envies, sa vie, jusqu’en ce jour où Nine, qui aime toujours autant les hommes, qui eux, le lui rendent mal, est retrouvée molestée, abîmée, morte. Lucine doit retourner à la capitale annoncer la triste nouvelle et … « lorsqu’elle posa le pied dans la poussière du grand carrefour sud de Port-au-Prince et que le tumulte la saisit, elle ouvrit la bouche de stupeur. »
Le bruit, les couleurs, la terre chaude, l’humidité de l’air, la moiteur des sens, tout est là, aux pieds de Lucine. Si tu fermes toi-aussi les yeux, tu verras les tap-taps débordants de passagers et tu entendras les cris des chalands sur les marchés. Mais Port-au-Prince, c’est aussi de tristes contrastes, c’est cette belle villa qui domine le quartier de Jalousie, « un quartier comme une plaque d’urticaire en béton qui ronge la terre, la gratte et s’agrandit toujours. Il y fait chaud. On sue. » Les gueux. Port-au-Prince, c’est le poids de l’Histoire, la quête de la démocratie, la Révolution, les tortures.

Pour Lucine, à ce moment précis, Port-au-Prince, c’est la vie retrouvée. Son sang circule à nouveau au rythme de la ville. Autour d’elle, des personnages chaleureux et enthousiastes dans cet ancien bordel, Chez Fessou,  lui font sentir que tout est désormais possible. Et Saul. Saul sans qui l’existence n’est plus envisageable.
Puis, la terre trembla.
Et rien ne sera plus comme avant.
Haïti, ses crevasses, la terre qui s’ouvre. Haïti et ses morts. Ses esprits.
Les morts se mêlent aux vivants, qui de l’esprit ? qui de chair et de sang ? Laurent Gaudé a ce rapport qui lui est propre à la mort, à nos morts. Toujours présents, en nous, avec nous.

« Je le dis : il est temps de fermer le monde. Suffit les morts. Vous voulez les garder près de vous parce que vous avez peur du deuil. Mais les morts ne peuvent rester ici simplement pour éviter aux vivants de pleurer. »

Les dernières pages ont cette force que j’avais ressentie en lisant « La Porte des Enfers », le nec plus ultra de Gaudé à mes yeux (ce qu’on appelle un chef d’œuvre, sans forcer le trait). L’absolue grandeur de l’auteur, la toute-puissance de ses mots, je la retrouve là, en Haïti.
Si tu ne connais pas l’univers de Laurent Gaudé, je pense qu’il est temps pour toi d’y remédier.

Actes Sud (2015)
250 pages


L’auteur

78Romancier, nouvelliste et dramaturge né en 1972, Laurent Gaudé publie son œuvre, traduite dans le monde entier, chez Actes Sud.
Il est notamment l’auteur de Cris (2001 ; Babel n° 613), La mort du roi Tsongor (2002, prix Goncourt des lycéens 2002, prix des Libraires 2003 ; Babel n° 667), Le soleil des Scorta (2004, prix Goncourt 2004, prix Jean-Giono 2004 ; Babel n° 734), Eldorado (2006 ; Babel n° 842), Dans la nuit Mozambique (2007 ; Babel n° 902), La porte des Enfers (2008 ; Babel n° 1015), Ouragan (2010 ; Babel n° 1124), Les oliviers du Négus (2011) et Pour seul cortège (2012).

 


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