BourrelNeige

C’est un hiver trop froid. Pas de neige. Laure vient de perdre son grand-père, celui qui l’a élevée, celui qu’elle aimait par-dessus tout le reste, par-dessus sa mère, par-dessus son père, par-dessus son mari. Elle pleure. Et toujours pas de neige. C’est embêtant parce que Ferrans, son mari, décide qu’un séjour à la montagne l’aiderait à faire le deuil, que sur des skis, sa femme reprendrait goût aux choses de la vie. Mais il fait trop froid. Et Laure pleure. Et une aubergiste laisse trop trainer son lézard. Et un nouveau médecin exerce sur la station. Et des secrets de famille aspirent à sortir de l’ombre…

Plusieurs fois par jour. Il faut avaler la mort. Ça passe lentement dans la gorge. C’est plein d’épines. A chaque fois que ça revient, il faut avaler encore. Les épines de la mort déchirent la gorge. La gorge est pleine de mort. La gorge est un boyau plein de mort. La gorge devient boa constrictor. La mort passe dans la gorge. L’effort est à chaque fois impossible, les yeux pleurent, on se dit qu’on n’y arrivera pas et puis, si, ça passe. Ça passe. Jusqu’à la prochaine fois.

L’histoire est écrite sur deux tableaux. D’une part, on a la voix de la mère de Laure qui raconte l’abattement de sa fille depuis l’enterrement. Et la léthargie de l’écriture, cette lenteur du récit, le fait de s’attarder sur des actions anodines est comme un écho à la langueur et aux pleurs de Laure. Oui, c’est long, oui, ça se traine, et oui, Laure commence à être lourde à chialer autant.
D’autre part, on a le récit à la première personne de la vie du grand-père. Antoine. Un personnage que j’ai aimé suivre, que j’ai aimé vivre et qui a réactivé mon attention après être restée de trop avec Laure la neurasthénique. Et quelle vie pour cet homme ! Fils d’une putain, amoureux de son ami Gabriel qu’il doit laisser pour s’enrôler dans la guerre civile espagnole qu’il n’a pas choisi de faire, passant du camp d’Argelès à celui de Bram, cet homme n’a de cesse de retrouver son amour perdu. Ce texte-là a plus de caractères, les mots d’Antoine sont plus nerveux, ils veulent vivre. C’est un contraste d’autant plus troublant qu’une tension qui dérange croit au fil des pages. L’ambiance est malsaine à l’auberge du Bonheur, l’atmosphère est glauque.

Dans toute la chaîne de vos ancêtres, ces gens auxquels vous tenez tant, vous tous, regardez : il y aura au moins un mensonge. Minimum. Comptez deux tous les cent ans et votre généalogie, elle vole en éclats.

Parce que toute vérité n’est pas bonne à faire émerger, le final te sortira assez brutalement de ta somnolente et sordide promenade dans le froid glacial des Cévennes. Ah ! Si seulement il avait neigé, si seulement la blancheur des flocons avait caché la saleté de vies construites sur le mensonge…

La Manufacture de Livres (2016)
317 pages

 

L’AUTEUR

Anne Bourrel, écrivain et performeuse vit à Montpellier. Elle a publié à La Manufacture de Livres le très remarqué Gran Madam’s, disponible chez Pocket.