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Laurent Gaudé forever. T’as beau savoir qu’il est l’un des meilleurs auteurs français, il te cale toujours une droite quand tu le lis. C’est une mandale inévitable. Eldorado est son quatrième roman et je me demande si comme à chacun de ses envois, il va me toucher.

Toute sa vie, le commandant Piracci a navigué le long des côtes italiennes afin d’intercepter les embarcations des émigrés clandestins. Toute sa vie, il a fait la chasse à ces passeurs sans scrupules, à ces hommes dénués de sens moral qui doivent au trafic humain leur compte en banque débordant. Le commandant Piracci a toujours rempli sa mission avec la conviction de faire le bien, jusqu’au jour où cette femme se présente devant lui, les yeux vides d’une tristesse noire, c’était le visage de la vie humaine battue par le malheur. Il l’avait sauvée d’un de ces navires qui emportait avec lui les derniers espoirs d’âmes aux abois, il l’avait sauvée de la mort pour la remettre aux autorités… et retour au pays, retour vers l’enfer.

Entre recherche de rédemption et de sens à la vie, à sa vie, Piracci va se perdre sur ces terres de malheur fuies par les migrants. Et dans le même temps, Soleiman quitte le Soudan. Longue route faite d’espoir et de souffrances. Longue route où la volonté et la rage de l’homme à vouloir gagner son Eldorado est plus forte que les supplices endurés. Deux hommes, deux chemins qui se croiseront sur fond de croyance africaine, toujours la petite touche mystique de l’auteur pour soulever, juste un instant, les pieds de cette terre qui pèse tant sur ces vies d’errance.

- L'herbe sera grasse, dit-il, et les arbres chargés de fruits. De l'or coulera au fond des ruisseaux, et des carrières de diamants à ciel ouvert réverbéreront les rayons du soleil. Les forêts frémiront de gibier et les lacs seront poissonneux. Tout sera doux là-bas. Et la vie passera comme une caresse. L'Eldorado, commandant. Ils l'avaient au fond des yeux. Ils l'ont voulu jusqu'à ce que l'embarcation se retourne. En cela, ils ont été plus riches que vous et moi. Nous avons le fond de l'œil sec, nous autres. Et nos vies sont lentes.

Un texte fort par sa vérité crue, par son actualité, encore, toujours, par cette distance que garde l’auteur et qui rend les mots plus violents encore. Point d’étalage larmoyant, point d’images apitoyantes, mais un regard lucide sur un drame humain. Laurent Gaudé ébranle de ses mots qui oscillent entre poésie sombre et cruauté humaine. Et encore une fois, à la fin de cet envoi, il touche.

Actes Sud (2006)
238 pages


L’AUTEUR

Romancier, nouvelliste et dramaturge né en 1972, Laurent Gaudé publie son œuvre, traduite dans le monde entier, chez Actes Sud.
Il est notamment l’auteur de Cris (2001 ; Babel n° 613), La mort du roi Tsongor (2002, prix Goncourt des lycéens 2002, prix des Libraires 2003 ; Babel n° 667), Le soleil des Scorta (2004, prix Goncourt 2004, prix Jean-Giono 2004 ; Babel n° 734), Eldorado (2006 ; Babel n° 842), Dans la nuit Mozambique (2007 ; Babel n° 902), La porte des Enfers (2008 ; Babel n° 1015), Ouragan (2010 ; Babel n° 1124), Les oliviers du Négus (2011) et Pour seul cortège (2012), Danser les ombres (2015).