17917456_1472643892776890_8119897368268971690_o

 

Quelque part en mer, le père et le fils.
Marins pêcheurs, ils partent sur la Gueuse affrontant les éléments capricieux, sortant le navire en désespérance pour ramener quelques poissons à vendre à la criée, passant des réfugiés pour quelque argent salvateur. Pas de mots échangés, pas de regards, juste l’habitude des gestes qui s’usent, juste le roulis incessant, l’onde salée, la taule rouillée.
Quelque part en mer, le père et le fils dans un huis-clos oppressant.

Dès les premières pages, dès la première sortie en mer narrée à coup de ressacs, des réminiscences de Le vieil homme et la mer ont giclé d’entre les lignes. Je me suis laissée bercer par ces souvenirs de solitude et d’exaltation malgré le chaos. J’ai vécu les gestes répétés, les rituels usés et le rôle de chacun sur l’embarcation comme une litanie hypnotisante et magistrale. J’étais spectatrice d’une nature brutale et fascinante.
Trois personnages occupent tout l’espace. Le père, blasé, taiseux, fou peut-être d’avoir navigué à l’excès. La fièvre de l’écume. Il est une ombre écrasante, il est l’âme du navire. Le fils, claustré par la force muette du père, enchaîné et soumis à la Gueuse, le fils qui bout de l’intérieur, le fils qui crève doucement de son asservissement résigné. Et la mer. La mer en colère. La mer abîmée. Salie.

L’eau y est dangereuse et imprévisible, et cela empire avec les grandes marées. Des creux tranchants de deux, trois, parfois même quatre mètres, qui peuvent chavirer un ligneur comme la Gueuse si elle les reçoit par le côté. Renverser d’un seul coup, récurer hommes et hameçons, et envoyer tout ça par le fond.

Puis la rupture. Il y a le passage en Angleterre de cette famille de migrants. La bascule du roman, le noir le plus total, quand la tragédie humaine se confronte à la démesure, quand la petitesse de l’Homme émerge au milieu des vagues impérieuses.
164 pages d’une rare densité, chaque phrase de Patrick K. Dewdney lue est ressentie charnellement, chaque mot glisse de la pupille à l’épiderme, chaque mot pèse sur la poitrine. Passer dessus trop hâtivement te ferait perdre la saveur des embruns, ou la rage du fils, ou cette lumière noire au fond de l’œil de l’enfant réfugié. Surtout s’attarder. Surtout s’immerger. L’auteur nous précipite intégralement dans cet univers maritime, dans un texte ponctué d’un vocabulaire expert. Un texte dont il faut savourer la musique mélancolique, et se laisser bousculer par une poésie brute.
Pour moi, une vraie littérature de l’exigence.
A découvrir !

La Manufacture de livres, Collection Territori (2017)
164 pages


L’AUTEUR

Patrick K. Dewdney est né en Angleterre et vit en France depuis l’âge de 7 ans. Il a publié les romans Neva (Contrebandiers), Mauvaise Graisse (Geste éditions) et un recueil de poésies, Perséphone Lunaire. Il publie Crocs en 2015, également dans la collection Territori.