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Bien choisir mes mots pour ne pas offenser ceux de l’auteur…
Il y a cette route au pied du Puy Violent dans le Cantal, cette route qui part du village et qui remonte vers trois fermes. Trois familles, des âmes rompues par la vie, par la guerre, par les tranchées qui dévorent les fils et les pères. Ceux qui restent sont ceux qui feront subsister la terre, une terre exigeante, rude, une terre nourricière. Là-haut, les saisons se succèderont entre un labeur acharné et l’attente cruelle de nouvelles venant du front.

Au loin, un gros nuage manchonnait le Puy Violent, et on aurait pu croire que cette ruine de volcan rejetait encore des fumées vieilles de trois millions d'années, à la manière de ces lumières d'étoiles mortes qui parviennent encore aux yeux des vivants.

Franck Bouysse est un conteur. Il raconte des vies. Mieux encore, il nous les montre, il pose nos yeux sur l’espace et les mouvements, ses mots utilisent nos sens pour mieux vivre un quotidien laborieux, pour mieux respirer l’air d’un pays bourru. J’ai touché la glaise récoltée par Joseph, je l’ai malaxée, j’ai entendu les cris du porc qu’on égorge, j’ai vu les seins blancs d’Anna, j’ai gratté les croutes de sang sur son avant-bras, j’ai senti l’haleine aillée et pleine d’alcool de Valette. L’auteur nous accompagne à la manière d’un Cormac MacCarthy au plus près des gestes domestiques, un focus ancrant la réalité de ses personnages, les rendant palpables. Un texte ponctué de dialogues épurés visant l’essentiel. L’oiseux n’étant pas de mise en ces contrées, en ces temps chamboulés.
J’ai senti la vie du Puy Violent.
Et j’ai ressenti aussi. Parce que Franck Bouysse est un conteur, qu’il dit les gens, qu’il raconte leur histoire. J’ai ressenti la haine de Valette et la frustration d’un corps diminué, l’envie et la mesquinerie. J’ai perçu la volonté de femmes à vouloir survivre, malgré la solitude, malgré la guerre qui fait mourir leurs hommes. Des blessures, des rancœurs,  des douleurs. Et l’amour aussi. J’ai vu la naissance d’un premier amour, j’ai vécu cet émoi originel qui fait gonfler la poitrine. Qu’ils sont beaux Joseph et Anna dans ce halo qui les protège du reste du monde ! Une constellation de personnages vivants et dramatiques.
Et pour définitivement faire de ce roman une pièce d’exception, les combats menés sur cette terre sans concession sont portés par une poésie d’une sensibilité enivrante entre caresses et brûlures, et je ne peux que t’encourager à la lire, à la vivre pour en inspirer toute la quintessence. Te laisser emporter par la beauté des mots.
Si tu as aimé Grossir le ciel, tu seras touché par la grâce de Glaise, et si tu ne connais pas cette plume pénétrante, tu te dois d’y remédier. Maintenant.

La Manufacture de Livres (2017)
424 pages

 

L’AUTEUR

Enseignant en biologie dans un lycée technique à Limoges, il se lance en 2004 dans l'écriture avec la publication du roman La Paix du désespoir. En 2007, il publie L'Entomologiste, le premier de ses nombreux romans noirs. Il a publié plus récemment Vagabond (2013), Pur sang (2014), Grossir le ciel (2015), Plateau (2016).