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Gabr ne sait comment vivre ces hallucinations qui le submergent depuis peu. Au dispensaire du ministère du Contrôle de l’Union Gouvernementale, on lui apprend qu’il est atteint du syndrome de l’Espace Lointain, une psychose qui crée un dérèglement de sa perception du monde environnant. Mais pour utiliser un mot simple, il voit. Ses yeux voient. Et là où Gabr vit, personne ne voit. Les hommes sont aveugles depuis plus de dix-sept unités temporelles, ils se déplacent au son de capteurs, leur conception du monde est celle d’un espace proche, un espace autour d’eux, qui se déplace avec eux, un espace limité à leurs perceptions.

Et personne n’avait la moindre conscience d’habiter un tel lieu… Personne n’avait manifesté la moindre envie de le savoir ; les gens vivaient enfermés dans leurs petits appartements, ne sortant de chez eux que pour aller travailler. Certains n’avaient même pas besoin de quitter leur rue. La vérité était immonde ; l’ignorance rendait heureux.

Gabr voit. Il voit la laideur de ces âmes grises qui se déplacent autour de lui, il voit que la mégapole dans laquelle il a grandi, dans laquelle il fut heureux, dans laquelle il avait élaboré des projets de vie, n’est qu’un amas de tuyauterie, de carcasses d’acier, de câbles pendouillant au-dessus de leurs têtes, il voit que cette mégapole s’élève ainsi sur des kilomètres de hauteur, et il voit au loin, il voit que l’ailleurs existe : l’espace lointain n’est pas une maladie.
Gabr se retrouve assez rapidement embringué par un groupe de révolutionnaires, anciens voyants dont la vue a été retirée par l’Union Gouvernementale, qui veut la chute de la mégapole. Faut-il apprendre aux aveugles heureux dans leur aveuglement qu’un espace lointain existe ? Gabr doit-il retourner vivre auprès des siens, là où il a construit sa vie, là où est la sécurité ? Quelle est sa place à présent ? Quels sont les choix à faire ? Des choix de raison, des choix pour la communauté, des choix pour lui ou encore des choix pour la cause rebelle ?
Avec cette dystopie très réussie, Jaroslav Melnik ne dira pas quelle voie suivre. Il met juste devant nous la possibilité de vivre heureux et aveugles au monde dans un univers sécuritaire qui décide pour nous. L’ignorance qui fait le bonheur. Ou bien il propose de s’ouvrir au monde, affronter ce qu’on ne connait pas ou mal au nom d’une liberté de choix. Mais avoir le choix, est-ce être libre ?
Mêler au récit des extraits de dictionnaire, de coupures de presse, de publications interdites, de journaux intimes donne au roman un ancrage dans la réalité de la mégapole, une proximité obscure et dérangeante. A l’heure où les médias et autres réseaux sociaux nous disent quoi penser, à l’heure où l’Occident consomme outrageusement le sourire aux lèvres en regrettant que de vilaines images du monde viennent gâcher leur petit déjeuner, à l’heure où les extrémismes s’installent doucement dans la chaleur réconfortante des foyers, Jaroslav Melnik te propose de réfléchir.
Une très belle découverte que ce roman.

Agullo (2017)
313 pages

 

L’AUTEUR

Jaroslav Melnik, écrivain et philosophe, est né 6 février 1959 à Smyha en Ukraine occidentale. Il écrit des livres en prose, des livres de critique et de philosophie qui ont été publiés en Lituanie, en Ukraine et dans d‘autres pays européens. Son roman Les parias d'Eden a été salué par la critique. « En racontant comme autant de contes pour adultes l’histoire de six personnages plongés avec délectation dans le plus grand des désordres, Jaroslav Melnik s’interroge avec une grande justesse sur les tabous qui limitent la liberté humaine. »