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Kill'em all

 

 

« Il y a dans la vie de chacun un moment où il faut choisir de fuir ou de résister. »

Contes de la folie ordinaire — Charles Bukowski

 

Casque sur les oreilles, j’écoute les Guns N’ Roses, me passe Sweet Child o' Mine en boucle, profite d’un moment de calme après cette journée de démente, gravée comme l’une des plus intenses, l’après-midi parfaite, des souvenirs plein la tête.

Coup d’œil à l’écran d’affichage. Prochain RER annoncé à 23 h 45. 10 minutes de retard. Quelques rares voyageurs sur le quai. Un couple de bobos, deux ou trois mecs encostardés, des jeunes seuls. Je traîne devant la vitrine du relais presse, m’attarde sur les couvertures de la presse people et cinoche. Cécile de France dans le film Haute tension et l’affiche du prochain Tarantino, Kill Bill. Uma Thurman agressée le jour de son mariage, laissée pour morte qui se lance dans une vendetta, bien décidée à se faire justice. Je reste un moment devant la vitrine, la force de l’habitude, cette routine qui guide nos pas puis escale au distributeur pour m’offrir un mars et un Coca avant de monter dans le train. Wagon quasi désert. Une dizaine de personnes à tout casser. Regard rapide à l’étage. Pas beaucoup plus.

Dans le carré de 4 places à côté des chiottes, odeur de beuh et canettes de Kro par terre.

Dans mes oreilles, Axl Rose laisse place à James Hetfield. Metallica, fil rouge de ma journée.

Je m’installe en haut, ferme les yeux, laisse défiler les images de ma journée. D’abord les rumeurs, puis l’appel de Mika hystérique : « J’ai un plan ». Tu parles c’est carrément le plan du siècle ! Des places, précieux sésame, par son daron qui bosse chez Virgin. Trois concerts programmés sur la journée. Je sèche la fac pour en être. Rendez-vous 13 heures à La Boule noire. Premier show époustouflant. 300 chevelus excités dans une fosse minuscule. Ambiance torride et électrique. Les  Four Horsemen  de Metallica alignent tubes et riffs avec la rage des débuts. Le ton de la journée est donné. 18 heures, on fonce au Bataclan. Deuxième concert dans l’euphorie. Sur scène, les Californiens ne donnent pas l’impression d’avoir déjà donné un concert deux heures plus tôt. Un set mémorable. Le troisième concert du quatuor est prévu au Trabendo à 22 h. Mika insiste pour que l’on se fasse la trilogie. Je suis rincée, dois attraper le dernier RER. Et je le vois venir lorsqu’il me parle d’un chouette plan à trois, lui, moi et une bouteille de Jack. Je sais surtout comment tout cela va se terminer.

Quelqu’un me secoue le bras, coupe le fil de mes pensées. Je retire mes écouteurs et lève les yeux.

Une voix demande, insiste :

— Hé ho, ça va ?

Je reprends soudain pied dans la réalité. Plantés devant moi, trois mecs en jogging Adidas full zip et casquette, aussi pathétiques que les membres d’un groupe RAP sur la pochette d’un CD. Un trio improbable : le gros lard doit avoisiner le quintal, le grand maigrichon cradingue et le plus jeune plafonne à un mètre soixante-cinq. Même à cette distance, leur transpiration et leur haleine alcoolisées de sacs à bière me piquent le nez. C’est le plus gros qui me rend mal à l’aise, promenant ses yeux brillants d’excitation malsaine sur moi. Je regrette de porter un t-shirt trop court pour couvrir le piercing de mon nombril.

— T’as une clope, boucle d’Or ?

Le plus jeune enchaîne :

— Et elle s’appelle comment cette petite taspé ?

Mon cerveau fonctionne à la vitesse de la lumière. Début d’un moment de panique. Je m’étrangle, bredouille :

— Comment ?

— Ton prénom ?

Je dois répondre, ne pas les contrarier. Pas le moment de jouer les rebelles. Regard paniqué sur le wagon quasi désert. Un petit chauve en costard, occupé à faire semblant de dormir. Un geek à lunettes, planqué derrière l’écran de son ordinateur portable.

— Jennifer… Je m’appelle Jennifer.

— C’est mignon tout plein ça, Jennifer.

Il pose sa main tachée de nicotine sur ma jambe, secoue sa bouteille de Vodka devant mon visage, me fixe avec des yeux de charognard.

— Et elle a soif, Jennifer ?

Je secoue la tête. Celui-là c’est vraiment le top de la sale gueule avec ses longues mèches de cheveux gras, son visage constellé de cicatrices de varicelle et ses ratiches jaunes et pourries.

— Je suis fatiguée, j’ai eu une grosse journée et…

Pas le temps de finir ma phrase. Je me prends une petite baffe. Sans comprendre pourquoi. Le grand, si maigrichon qui doit rayer la baignoire, me regarde avec des yeux fous. Il arrache la vodka des mains de son pote, se jette sur moi, m’empoigne la gorge. Les doigts serrés sur mon cou, visage collé au mien, il crache :

— Ta maman ne t’a jamais dit que ça ne se fait pas de dire non quand un gentleman te propose un verre ?

Il m’ouvre la bouche avec violence, m’enfonce la bouteille. Je sens des doigts crades dans ma bouche, l’alcool déborde, me brûle la gorge. Je manque de m’étouffer. Je me débats, parviens à repousser sa main. Je lui balance un coup de pied bien placé dans le genou. Râle de douleur, yeux exorbités :

— Tu ne fais plus jamais ça ou je t’encule à sec !

La panique à son paroxysme. J’essaye d’attraper mon portable, il me l’arrache des mains, casse le clapet :

— Je déteste ces putains de Nokia.

Il s’empare de mon sac, renverse son contenu sur le sol. La violence monte d’un cran devant l’indifférence des rares passagers. À nouveau, il essaye de me faire boire. Je suffoque, manque de vomir, ravale un torrent de larmes.

— Oh, putain, t’as un piercing sur la langue ! Je ne me suis jamais fait sucer par une fille avec un piercing sur la langue.

Ils me poussent dans l’allée. Je suis sur le sol, proie d’une bande et de leur sauvagerie sexuelle. Il faut que je me reprenne, que je leur montre que je n’ai pas peur :

— Parce que tu t’es déjà fait sucer ? J’ai plutôt l’impression que tu n’es qu’un petit puceau.

Il me frappe, sans pitié, jusqu’à ce que je n’aie plus la force de réagir. Comme percutée par un missile Tomahawk. Au-dessus, les deux autres se poilent. Le maigrichon au gros :

— Comment elle sait que c’est une couille molle de puceau ?

— C’est marqué sur sa gueule !

Ils se poilent. Je prends conscience de la réalité de ma situation. Le gros me balance des coups, m’obligeant à écarter les jambes. Je ferme les yeux un instant, tente de ne pas m’évanouir. Gras-double empoigne le plus jeune par l’épaule, le tire vers moi :

— Tu veux devenir un vrai mec ?

— Pas ce soir. Pas comme ça.

— Tu déconnes ? C’est une occas’ en or.

— Pas comme ça, j’ai dit.

— Et moi je dis que tu vas baiser cette petite pute camée !

— Je ne peux pas ! J’ai un affreux pressentiment.

— Un pressentiment qui t’empêche de bander ?

Ils se tapent des barres de rire.

J’ai un sursaut, fais un mouvement en arrière.

— Hop Hop Hop… Reste avec nous, Boucle D’or !

Il m’agrippe les cheveux, me retourne et me plaque contre le sol. Souffle coupé par le choc. Douleur qui me transperce. Sa main aussi grosse qu’un jambon m’attrape le bras, me tire contre lui. Une peur glaçante m’enveloppe le cœur. J’hurle. Au plus profond de moi, j’espère une aide. Personne ne fait le moindre geste pour venir à mon secours, tirer l’alarme. Pourquoi une telle lâcheté ? Ils sont bien là, pas loin, à côté, en dessous, impassibles.

Le maigrichon essaie de me couvrir la bouche. Je donne des coups de pieds, me débats dans tous les sens. Des mains me prennent les cuisses, me forcent à les ouvrir. L’un des types s’assoit sur mon visage. Je sens un autre s’enfoncer en moi, me souiller. D’abord un, puis chacun leur tour, prenant la relève avec frénésie.

*

Enfin j’ouvre les yeux. Mon cauchemar est terminé. Enfin, ces déchets de l’humanité ont fini par se désintéresser de moi. Je ne sais pas dire combien de temps tout cela a duré. J’ai crié. Je sais que j’ai crié. De toutes mes forces. Mes appels à l’aide ne sont pas restés enfermés dans ma poitrine. Personne n’a bougé. C’est comme ça, plus il y a de témoins, moins il y a de chance que quelqu’un intervienne. Chacun pensant que quelqu’un du groupe va intervenir.

Le train est immobile, tout autour de moi est silencieux. Terminus du RER. Je me redresse trop vite, le wagon tournoie. Peur de m’évanouir, de perdre encore connaissance. Mais tout s’apaise.

Je ramasse mon lecteur MP3 et mon téléphone. Impossible de mettre la main sur mon putain de casque audio et le reste de mes affaires. Je le cherche, m’énerve. Je suis humiliée, saccagée, détruite et m’obstine à retrouver les objets qui me sont chers, qui me rassurent. Ils ont fouillé, volé quelques trucs. Ma pièce d’identité est posée le long de la vitre du train. Mon sachet d’herbe à disparu. Goût de rouille dans la bouche. Il y a du sang sur moi. J’ai du sang partout. Je parviens à atteindre les toilettes du rez-de-chaussée. La puanteur, l’odeur de pisse me prend à la gorge. Souffle coupé, douleur au plexus. Je me passe de l’eau sur le visage, n’ose pas me regarder dans le miroir, sens monter une pulsion de violence. Malgré le traumatisme, un désir de vengeance me ronge les tripes. Un voile de sang bouillonnant obscurcit ma vision.

Dehors, la pluie tombe avec une férocité biblique. Ils sont là, les trois, sur le quai, à l’abri des trombes d’eau. Ça rigole comme si rien ne venait de se passer. Tout est si tranquille, si calme et réel que mes larmes s’arrêtent d’un coup. Étrange sensation de déjà vu, de déjà vécu. Je me sens dans une sorte d’état second. Rien de tout cela ne me semble réel.

Le groupe se sépare. Je n’attendais que ça. Je suis sans pitié et sans scrupule, mais j’ai oublié d’être conne. Je dois y aller maintenant. Je pense à ce que ma mère ne cesse de répéter : fais aujourd’hui ce que tu dois faire, Dieu se chargera de demain.

Je descends sur le quai. Je sais que le poste de Police n’est qu’à une centaine de mètres. Quelques pas et j’y suis. Des paroles entendues à la fac me reviennent. La dilution de responsabilité. L’effet témoin. Les mythes du viol. La moquerie. La victime de viol culpabilisant pour ses actions ou tenues soi-disant inadéquates. « Tu l’as bien cherché ! » « Tu n’avais qu’à pas t‘habiller aussi sexy ! » Je pense à tout ça quand j’aperçois l’un de mes violeurs, larve abjecte, venir dans ma direction. Je me tapis dans l’ombre, le regarde passer sans me voir. Le plus jeune. Quinze ou seize ans. Grand max. Encore un pas en arrière. Ma main trouve la poignée d’une porte ouverte derrière moi. Je recule à l’intérieur de la pièce sombre. Du matériel de nettoyage, quelques outils. Au hasard, j’attrape un balai. Je fouille dans mon MP3, cherche une chanson violente pour me donner du courage, pour fermer la gueule à l’impression d’avoir perdu une bataille avant même d’avoir commencé à me battre. Je m’arrête sur la ligne de basse de The Trooper  d’Iron Maiden. Dans un flash, je vois le type couché sur moi. J’entends leurs injures. Loin dans le brouillard. Je sais que ces images me hanteront bien des années. Je serre fort le manche à balai. Un flot d’adrénaline se répand en moi. L’instinct sur pilote automatique, je fonce, vise la tête, mets toute ma rage dans mon coup. Un bruit mat qui le propulse contre un véhicule garé le long de la voie ferrée. Son crâne heurte la tôle, il s’écroule.

Toujours viser la tête. La semaine dernière j’ai vu le film 28 Jours plus tard au cinoche. Ce qui marche avec les zombies marche avec les violeurs. J’aurais pu aussi jouer la carte du coup dans les couilles. Question d’opportunité et de taille de l’ennemi.

Après quelques secondes il parvient à se redresser :

— Toi !

Les yeux lui sortent presque de la tête.

— Qu’est-ce que tu me veux, sale pute ?

— Tu ne vois pas ce que je veux ?

Rase-bitume tente de se mettre debout. Ça dodeline sévère. Il se passe une main sur le haut du crâne, regarde le sang sur ses doigts. Beaucoup de sang d’ailleurs.

— Qu’est-ce que tu m’as fait!

— Pas besoin de sortir de Harvard pour deviner.

Ses yeux se révulsent. La sueur dégouline dans mon dos. Plus rien n’a de sens. Nous avons inversé les rôles.

— J’ai besoin d’aide, merde !

— Besoin d’aide ? BESOIN D’AIDE ?

Mon rire part dans les aigus. De nouveau un pas en avant.

Son regard me fixe.

— Je n’ai rien à voir dans tout ça, ok ? Je n’étais qu’un simple voyageur. Un putain de simple voyageur !

— Un putain de simple voyageur, tu déconnes ? T’es carrément un héros mec ! T’es venu m’aider quand tes potes me violaient ?

Je vois bien dans son regard qu’il sent tenir là sa dernière chance. Ce sac à merde en rajoute :

— Ouais c’est ça, je suis venu t’aider.

Je fais mine de réfléchir. Ses yeux perdent leur fixité démente.

— Tu as débarqué à quel moment ? Avant que le deuxième me viole ou après ?

— Avant ! Je suis intervenu avant ! J’ai essayé de les empêcher !

Je balance mon morceau de balais.

— Tu ne pouvais pas me le dire avant que je te frappe ?

Il bafouille, ne semble pas y croire, ni entendre le sarcasme dans ma voix. J’entrevois même une lueur d’espoir s’allumer dans ses yeux. Dans les profondeurs de ma poche, j’attrape mon trousseau de clés. Rase-bitume se rue sur moi, j’encaisse de plein fouet la violence du choc, mais d’un coup sec et rapide, je lui plante ma clé dans la carotide. Il porte la main à son cou, au ralenti, vacille comme un putain de poivrot, puis tombe et roule dans le caniveau. Mon estomac se retourne. La nausée me prend à la gorge, me brûle les entrailles comme de l’alcool sur une plaie à vif.

L’instant d’après, je respire à pleins poumons.

Je suis en pleine forme, vivante.

Tremblante mais vivante.

Je traverse la place devant la gare routière, évite les flaques. Un soiffard squelettique titube sous l’arrêt de bus. Je m’arrête, ramasse une bouteille de Heineken vide au pied du clodo.

Les deux autres n’ont pas bougé, espérant l’accalmie. Je pense à ce qu’ils ont fait, à ce qu’ils m’ont fait subir.

Ça y est, ça se sépare. Le maigrichon dit bye-bye au gros et part en cavalant sous des trombes d’eau. Je suis à dix mètres de ce résidu de fausse couche quand il s’arrête à la porte d’un immeuble. Je remonte ma capuche et cours m’abriter à ses côtés. Je tripote mes clés comme si je rentrais chez moi. La serrure bourdonne, il s’apprête à entrer dans le hall quand j’explose la Heineken juste derrière son oreille. Impression que son crâne éclate sous le choc. Il tombe en avant, parvient malgré tout à faire volte-face. Je plonge de toutes mes forces la moitié de la bouteille qu’il me reste dans l’œil droit de cette raclure. Hurlement écœurant dans sa gorge. Il s’écroule en arrière, son corps s’agite, un flot de sang coule comme un robinet ouvert par le cul de la bouteille.

Next.

Pelouse envahie de mauvaise herbe, de vieilles mobylettes et tout un bric-à-brac de jardinage. Une fois encore, je m’empare du premier outil qui me tombe sous la main. J’arrive juste à temps pour voir gras-double monter les marches devant la porte d’entrée d’un pavillon.

— Hé mec !

Il se retourne, vient vers moi. C’est le plus bourré des trois. Le pire de la bande.

Petit ricanement aviné :

— Mais c’est cette petite salope de Jennifer ! Qu’est-ce que tu viens faire là ?

Il titube en s’approchant, déboutonne son jean :

— Tu n’en as pas eu assez tout à l’heure ? T’en redemandes ?

Je lève le bras, imagine déjà les dents du râteau planté dans son crâne avant de porter le coup fatal. Le bruit sordide que fait le choc contre sa tempe, la façon dont il s’écroule me convainc que lui aussi n’est pas près de se révéler. Quelques gémissements. Ça pisse le sang.

Je le contourne, sors de ma transe.

Je marche sous la pluie.

Je prends conscience des derniers événements, pense à ce que ces raclures m’ont fait subir.

La vie est semée d’atrocités que nous ne parvenons pas toujours à éviter.

Je sais que le traumatisme restera en moi.

Que le reste de ma vie ne sera plus comme avant.

Que je me sentirais dans un état de danger permanent.

Que ma confiance envers les hommes est détruite.

Même si je sais que ce ne sont pas les hommes qui sont mauvais.

 

Que ce sont les choses que certains font qui sont impardonnables.