Nous-autres

 

 

D-503 est un ingénieur mathématicien. Il est chargé de la construction de l’Intégral, un vaisseau spatial destiné à la rencontre de peuples extra-terrestres.
Nous sommes dans des temps futurs, loin devant. Les Hommes vivent sous l’égide de l’Etat Unique, un état totalitaire qui oblige au bonheur en délestant les individus de toutes leurs libertés. Ce livre est le journal tenu par D-503, un journal qui partira avec l’Intégral, pour que d’autres peuples puissent accéder à ce bonheur total. Mais au fil de son récit, notre homme du futur montre des doutes, se tourne vers un passé décrié, et commence à réfléchir. Est-il malade ? Parce que l’imagination est une maladie qu’il faut éradiquer en subissant la Grande Opération.

Les deux habitants du paradis se virent proposer le choix : le bonheur sans liberté ou la liberté sans bonheur, pas d’autre solution. Ces idiots-là ont choisi la liberté et, naturellement, ils ont soupiré après des chaînes pendant des siècles. Voilà en quoi consistait la misère humaine : on aspirait aux chaînes.

Zamiatine est russe, il écrit cette dystopie en 1920, après la Révolution d’octobre. On peut penser que l’auteur, qui se détachera des bolcheviques, fut déçu des suites de l’insurrection, mais il ne pouvait pas encore savoir qu’elle favoriserait l'émergence du stalinisme. Alors, que veut-il dénoncer d’autre ? Cet univers qu’il décrit, dirigé par le Bienfaiteur et par les mathématiques, ne laisse aucune marge au libre arbitre. Le champ lexical des fractions, de la géométrie, des nombres s’étale sur tout le texte, sur les visages, dans la nomination des personnes. Zamiatine, qui était également ingénieur, pointe du doigt la profusion des machines, il questionne : l’homme au service de la modernité ? (et non le contraire)
Nous autres a été interdit de publication par le régime naissant, il sera publié en anglais en 1924, à Prague. Trop moderne ? Une écriture nerveuse, parfois embrouillée, le narrateur se troublant, se perdant. On y trouve une forme de poésie chaotique, le personnage est touchant et sensible, ce qui contraste avec la mécanique rigide de la société dans laquelle il évolue. Trop diffamant ? Le texte de Zamiatine a subi la censure soviétique.
Je sais ce que tu vas me dire, quid des Orwell et Huxley ? Peut-être que 1984 et Le meilleur des mondes n’existent que parce que Zamiatine leur a ouvert la voie. Reste le regret que jamais cette œuvre anticipant la dictature stalinienne ne soit associée à ces deux œuvres de référence.
Les éditions Actes Sud ont publié cette année une nouvelle traduction de ce texte sous le titre Nous, qui est le titre original.
Je pense pouvoir dire qu’il faut lire cette œuvre majeure.

Gallimard (1971)
215 pages

(traduit du russe par B. Cauvet-Duhamel)

 

L’AUTEUR

Ievgueni Ivanovitch Zamiatine, Eugène Zamiatine ou Evgueni Zamiatine, est un écrivain russe, également ingénieur naval et professeur.
« Pour moi, en tant qu’écrivain, être privé de la possibilité d’écrire équivaut à une condamnation à mort. Les choses ont atteint un point où il m’est devenu impossible d’exercer ma profession, car l’activité de création est impensable si l’on est obligé de travailler dans une atmosphère de persécution systématique qui s’aggrave chaque année », écrit-il à Staline en juin 1931.