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Le soir, nous rejoignîmes notre grand-mère sur le petit balcon de son appartement. Couvert de fleurs, il semblait suspendu au-dessus de la brume chaude des steppes.

Charlotte n’est pas une grand-mère comme les autres de ce côté de la Russie sibérienne. Charlotte est française, et quand elle est venue vivre en Russie il y a une vie de cela, elle a emporté avec elle une malle pleine de l’ « esprit » français. Et chaque été, sur ce balcon dominant la plaine russe, elle raconte à son petit-fils la littérature, les auteurs, les mots, la vie française. Elle raconte Paris, cette Atlantide fantasmée qui va façonner le regard de l’enfant et l’adulte qu’il sera.

Le narrateur, le petit-fils, nous raconte comment ce pays lointain, raconté par une grand-mère lumineuse malgré une vie rude, a donné une ligne à sa vie. On le suit enfant, fasciné par les anecdotes, par la poésie et par la culture française, puis le voilà à l’adolescence, à l’heure des premières amours, coincé entre deux cultures. Comment construire son identité sereinement ? Il doute, il chasse de sa pensée ce pays qui n’est pas le sien sans le regard de sa grand-mère, il veut se sentir russe. Et enfin, à l’âge adulte, le voyage vers l’Atlantide, le besoin d’écrire, et l’envie de ramener Charlotte dans sa mère patrie.

J'avais envie de dire à Charlotte que cette littérature-là était morte en France. Et que dans la multitude des livres d'aujourd'hui que je dévorais depuis le début de ma réclusion d'écrivain, je cherchais en vain celui que j'eusse pu imaginer dans ses mains, au milieu d'une isba sibérienne. Oui, un livre ouvert, ses yeux avec une petite étincelle de larmes...

Ce roman qui fait la part belle aux lumières, aux valeurs et aux lettres de notre pays, c’est l’histoire de l’auteur, Andreï Makine. Charlotte est sa grand-mère, elle est celle grâce à qui il écrit probablement, grâce à qui il écrit en français assurément. Une écriture pleine de poésie, soulevant la poussière des plaines à perte de vue, caressant les vers de Baudelaire ou la prose de Proust, une écriture rappelant une littérature française plus classique.
C’est aussi l’Histoire, mais avec un grand H cette fois, de la Russie, de la vie rude sous Staline, de la guerre et de tous ces hommes envoyés à la mort. Les mots y sont durs, il impose des images au réalisme insupportable. C’est son talent que d’arriver à nous faire aimer son pays malgré sa rigueur.
Il ne faut pas se priver d’une aussi belle lecture.

Mercure de France (1995)
343 pages



L’AUTEUR

Andreï Makine est un écrivain d'origine russe et de langue française. En 1990, il publie son premier roman, La fille d'un héros de l'Union soviétique. Deux ans plus tard, il dépose une thèse de doctorat à la Sorbonne consacrée à l'œuvre de l'écrivain russe Ivan Bounine (1870-1953).
Il obtient la reconnaissance du public et de la critique avec son quatrième roman, Le testament français, paru en 1995, pour lequel on lui décerne les prix Goncourt, Médicis et Goncourt des lycéens. Le 3 mars 2016, il est élu membre de l'Académie française au premier tour, au fauteuil occupé précédemment par Assia Djebar.
Andreï Makine vit actuellement à Paris.


A voir sur ce blog du même auteur : L’archipel d’une autre vie (2016)