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C’est la fin du mois de mai, le printemps se déploie, l’été arrive.
La Petite court. Aujourd’hui, elle se marie. Les cigales crissent. Dans sa tête, la colère se mêle au bruit de papiers qu’on déchire. L’air est lourd, lesté des fragrances méphitiques des champs de bergamotes. Les cigales stridulent. La Petite court, elle s’éloigne de sa bourgade, quelque part dans le sud, elle court dans la garrigue, elle s’éclipse. Une fuite en avant, elle met à distance un passé qui s’impose. Qui s’incruste à son mariage. Un dernier invité qui rend les silences assourdissants, les cigales srisrisrissent, le papier bruisse. Les blessures de l’enfance sont comme cette tache sur sa robe de mariée, elles ne font que s’estomper. Mais elle est là.

Le vent souffle en bourrasques, agite les aubépines et les lauriers roses entremêlés. Sur trois côtés du terrain, les branches de la haie mal taillée se balancent d’avant en arrière. Les touffes de lavande déjà fleuries sont épaisses et bien fournies. Mais c’est le parfum entêtant de la bergamote qui sort vainqueur. Toujours la bergamote. Toujours.

L’ordre de la famille, ça se préserve alors…
La Petite est prise dans un étau, sa plaie d’autrefois toujours suintante, l’ouïe saturée de srisrisri, l’odorat agressé par les bergamotes. Les mots de l’auteure forment cet étau, nous sommes pris dans cet étau, comme aliénés par un environnement offensif. L’auteure nous martèle de répétitions entêtantes, nous écrase entre les lignes. La Petite est amoureuse, elle veut être heureuse mais autour d’elle s’agglomèrent les non-dits, l’alcoolisme de son père, la craditude d’un cousin malade que sa mère invite au mariage, la tache sur la robe, le racisme primaire, les bergamotiers qui remplacent les vignes du domaine familial. Seule lumière dans ce brouillard noir et malodorant, son frère, Nico. Comme dirait l’autre, Le ciel bas et lourd pèse comme un couvercle, et c’est tout le talent d’Anne Bourrel de nous le faire vivre, entre poésie et tension dramatique.
Oui, Anne Bourrel est un grand écrivain.


La Manufacture de Livres (2018)
229 pages



L’AUTEUR

Anne Bourrel, écrivain et performeuse vit à Montpellier. Elle a publié à La Manufacture de Livres le très remarqué Gran Madam’s, disponible chez Pocket et L’invention de la neige, en 2016.